Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie et membre de l’Académie des technologies. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles, notamment sur le rapport des jeunes avec les écrans, sur l’influence que les images violentes peuvent avoir sur eux et sur les méthodes pour s’en protéger. Serge Tisseron, plusieurs enseignants et lycéens nous ont fait part de leurs sentiments de stress, d'inquiétude et même d'angoisse face aux sujets d'actualité (guerres à répétition, crises économiques ou écologiques, reculs démocratiques, etc.) qui prolongent les cours d'histoire, de géographie et de HGGSP. Ce genre de réactions vous paraît normal ? Ces réactions sont tout à fait normales et il est important d’en parler ensemble. Si nous ne partageons pas nos inquiétudes, nous risquons de penser que nous sommes seuls dans cette situation. Et nous pourrions alors croire avoir une faiblesse psychologique particulière, ou, dans le cas des enfants, une immaturité. Une façon pour eux de se demander : est-ce que c’est parce que je suis encore un « bébé » que je m’inquiète de tout ça ? Il est donc très important qu’un adulte placé à la fois en position de savoir et d’autorité comme l’est l’enseignant reconnaisse que ces questions le préoccupent lui aussi, et qu’il est justement là pour aider les élèves à mieux faire la distinction entre leurs inquiétudes fondées et celles qui ne le sont pas. L’enjeu, c’est de réussir, autant que possible, à sortir du sentiment d’impuissance et de réfléchir aux moyens d’agir en donnant des pistes concrètes à ceux qui en ont besoin : rien n’est pire qu’un stress sans feuille de route pour le réduire. Cela est d’autant plus important que certains parents envahissent leur enfant avec leur angoisse, tandis que d’autres croient le protéger en faisant comme si l’actualité ne les inquiétaient pas, tout en manifestant, paradoxalement, des signes d’inquiétude perceptibles. Ce double message produit une dissonance cognitive : l’enfant ne sait pas quoi penser du fossé qui existe entre le discours rassurant de ses parents et leurs manifestations visibles d’inquiétude. Au final, cette dissonance cognitive constitue une charge mentale pour lui. Que peut faire l’enseignant, concrètement ? La première chose que l’enseignant doit faire est de donner la parole aux élèves. Cela présente trois avantages. D’abord écarter d’éventuels quiproquos sur la situation géographique ou politique d’un pays par exemple. Ensuite, cela permet aux élèves qui ont commencé à mettre des mots sur leurs inquiétudes d’en faire bénéficier leurs camarades. Et enfin, cela les encourage à continuer à échanger entre eux sur les mêmes sujets en dehors des cours. Dans les années 1990, j’ai lancé un slogan qui n’a rien perdu de son actualité : « L’info, ce n’est pas ce que l’on consulte, c’est ce dont on discute ! » Et s’il y a des choses dont on doute, on cherche ensemble. Enfin, là où l’intervention de l’enseignant est la plus importante, c’est à mon avis pour permettre aux élèves de mieux distinguer information et opinion. L’information relève à la fois de la compréhension des enjeux globaux, mais aussi de la compréhension des enjeux globaux et des points de vue individuels Elle relève de la compétence empathique qui permet de s’intéresser à ce que l’autre éprouve et pense. L’opinion, en revanche, est de l’ordre de la sympathie : il s’agit d’une adhésion aux arguments de la personne avec laquelle nous nous sentons en accord. Cette distinction est d’autant plus importante que le regroupement des usagers dans des bulles de filtres sur les réseaux a tendance à renforcer les convictions de chacun. Un phénomène encore amplifié par les chatbots qui confortent les utilisateurs dans leurs opinions. Face à ces inquiétudes, certains élèves disent parfois se mettre en “pause d'actualité” ou "avoir besoin de souffler". En tant que psychiatre et psychologue, que conseillez-vous à ces élèves et à leurs enseignants ? C’est essentiel de savoir le faire. Sinon, le risque est de prendre l’information en horreur. Le phénomène a été clairement identifié après la dernière campagne électorale de Donald Trump. Il y a eu un nombre considérable de fake news et beaucoup d’entre elles, fabriquées par des IA, semblaient bien plus crédibles que les informations authentiques. Cela a conduit certains jeunes Américains à délaisser la recherche d'informations en continu au profit d'un désengagement vis-à-vis de l'actualité : on les appelle des News Avoiders. Il faut donc laisser les élèves exprimer leur désir de « souffler ». Il est parfois nécessaire de savoir se retrancher du monde pour se recentrer sur soi et ses proches. Et cela implique évidemment de le faire en laissant le smartphone de côté. Il peut s’agir d’une activité sportive, d'un jeu de société, d’un hobby, d’une activité manuelle, d’un puzzle… S’obliger aussi à écouter attentivement les personnes qui nous parlent. Mais l’engagement dans le secteur associatif permet également de donner une issue au sentiment de découragement. C’est une préoccupation majeure de ce que l’on appelle le « journalisme d’espoir ». Donner envie à chacun d’agir là où il se trouve, avec les moyens dont il dispose. Il peut s'agir, par exemple, de participer à des maraudes, à des mouvements d'aide aux sans-abris... Se consacrer à des souffrances concrètes sur lesquelles on peut agir, c’est à la fois augmenter son estime de soi et celle de ceux auprès desquels nous intervenons. Autre sujet d'inquiétude, le "trop plein d'information" ou "infobésité". C'est-à-dire le fait qu'entre les chaînes tout info et les réseaux sociaux, le flux d'informations ne s'arrête jamais… Que sait-on de leur impact ? Le problème des flux d’infos en continu, c’est principalement qu’ils font courir le risque d’un appauvrissement de nos capacités empathiques. En effet, l’info en continu rebondit sans cesse d’un texte à un autre, d’une séquence visuelle à une autre. Elle ne nous lâche plus et suscite une exploration addictive dans laquelle la quête du spectaculaire l’emporte vite sur la recherche du sens. Avec le risque de nous y égarer en ne sachant plus, au bout d’un moment, ce que nous sommes venus y chercher. En plus, les vidéos que l’on découvre sur les réseaux sociaux sont souvent réalisées au téléphone mobile, elles mettent en scène des situations extrêmes et ne s’accompagnent d’aucune forme de contextualisation, ni géographique, ni historique. Face à ces images aux titres fracassants, nous ressentons avec intensité la souffrance et parfois l’indignation des personnes représentées. Mais en même temps, nous n’avons aucun moyen de prendre du recul par rapport aux événements, et encore moins la possibilité de venir en aide aux victimes. Nous souffrons par exemple pour les migrants qui se noient en Méditerranée, pour les Ukrainiens écrasés sous les bombes, pour les Iraniens torturés, pour les animaux de boucherie élevés dans des conditions abominables et finalement pour la planète entière. Il y a de quoi se déprimer. Sans compter que des intelligences artificielles sont spécialement programmées pour réécrire des faits divers anecdotiques de façon à polariser les opinions et à monter des communautés les unes contre les autres. Face à ces constats, que dire aux élèves ? L’information en continu finit par produire le contraire de ce que l’on aurait pu imaginer : elle amène à se désintéresser de la souffrance du monde. C’est donc contre ces risques qu’il faut mettre en garde les élèves. La solution, c’est donc de parvenir à ritualiser notre accès à l’information. Cela signifie de nous informer à des horaires fixes, une ou deux fois par jour, en nous empêchant d’y avoir accès à d’autres moments : c’est une méthode à mettre en place. Autre solution : avoir recours, autant que possible, à des chaînes d’information, à des journaux ou à des revues spécialisées. Le travail des journalistes consiste justement à prendre le recul nécessaire pour contextualiser les informations, les vérifier et les présenter d’une façon qui favorise leur compréhension en écartant le risque d’une submersion émotionnelle. Plus généralement, que pouvez-vous conseiller aux enseignants qui sont confrontés à ces inquiétudes, voire à ce mal-être des élèves ? Beaucoup d’enseignants confrontés aux inquiétudes et aux malaises de leurs élèves leur donnent déjà la parole et les aident à comprendre les enjeux historiques, géographiques et stratégiques de l’actualité. Mais il existe une source d’inquiétude dont les jeunes ont beaucoup de difficultés à parler : celles qui concernent leur scolarité et leur avenir. La course aux diplômes, l’idéologie scolaire du chacun pour soi, la dénonciation de l’aide mutuelle que certains élèves rapportent comme une façon de tricher… C’est pourquoi il est essentiel que ces cours incitent aussi les élèves à travailler ensemble, à pratiquer le tutorat, la pédagogie de projet et la classe inversée. Enfin, il est essentiel d’aborder l’inquiétude des nouvelles générations face à l’intelligence artificielle. Elle mobilise chez eux une ambivalence extrême. D’un côté, ils sont nombreux à l’utiliser pour réaliser à leur place certains travaux scolaires, mais aussi comme confidents et mêmes psychothérapeutes. Dans le même temps, cette génération est de plus en plus anxieuse et parfois même hostile vis-à-vis de cette technologie. Comment accompagner les élèves dans leur utilisation de l’IA ? Les fabricants font tout pour la rendre fascinante et même magique afin de faire oublier aux utilisateurs leurs préventions aussitôt qu'ils s'y connectent : elle les incite à y rester toujours plus longtemps et elle capture leurs données personnelles. Il s’agit là à la fois d’un projet économique, mais aussi politique puisque ces machines diffusent l’idéologie de leurs fabricants. Mais au-delà, elle engendre de l’inquiétude, de la culpabilité et parfois de la honte chez certains élèves qui l’utilisent. La plupart tendent à attribuer à l’IA une empathie humaine et ne distinguent pas systématiquement une réponse simulée d’une réponse émotionnelle authentique. D’ailleurs, lorsque je suis invité à intervenir auprès de lycéens, leurs interrogations concernent moins l’avenir des emplois ou des libertés que les différences entre une amitié « pour de vrai » et une relation virtuelle avec un avatar. Ce flou renforce les questions qu’ils se posent et leurs inquiétudes. De cela aussi, il faut qu’ils puissent parler car cette confusion est source de repli, avec des risques à la fois psychologiques et politiques. Sur les réseaux sociaux, l’IA nous divise. Avec les chatbots, l’IA nous isole. C’est tout aussi dangereux. Perdre le goût de l’échange et de la confrontation, c’est perdre le goût de la démocratie. |

Serge Tisseron - L'angoisse des jeunes face à l'actualité
Les coups de cœur de Serge :
Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire d’Arnaud Miranda (éditions Gallimard / le Grand Continent)
Le journal hebdomadaire 1jour1actu, qui aide les 11-13 ans à développer curiosité et esprit critique pour comprendre l’actualité.
Et le film Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar, avec Ariane Ascaride, histoire vraie d’une professeure qui convainc sa classe de seconde de se présenter au Concours national de la résistance et de la déportation, ce qui va transformer ses élèves.