Fulgence Atse, 39 ans, est professeur d’histoire-géographie à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Depuis 2016, il enseigne au lycée international Jean Mermoz, en collège et au lycée.
Dans un pays à forte population « jeune » comme la Côte d’Ivoire, dans quelles conditions enseigne-t-on et avec quelles difficultés ?
Au lycée Jean Mermoz, j’ai la chance d’avoir entre 25 et 30 élèves par classe. Quand j’étais enfant, dans le système ivoirien, nous étions souvent 50 élèves par classe… Aujourd’hui, certains de mes collègues, dans le système ivoirien, ont encore des classes de plus de 60 élèves. Dans ce cas, on est quasiment dans un amphithéâtre !
Le plus souvent, les classes sont très disciplinées, le professeur arrive à s'imposer. Mais si on n’arrive pas à capter l’attention des élèves, impossible de dérouler ce qu’on a prévu en séance.
Ensuite, travailler avec des classes aussi nombreuses a un impact sur l'évaluation. Pour chaque devoir, la charge de travail devient énorme pour le professeur.
En Côte d’Ivoire, nous sommes par ailleurs en pleine mutation du système d’enseignement. Objectif : passer d’un enseignement qui dispense des connaissances - géographie descriptive de la Côte d'Ivoire, de l'Afrique ou de l'Europe par exemple – à un apprentissage par compétence, avec des méthodologies spécifiques, comme dans le système français.
On essaye d’inclure le vécu des apprenants : pour parler du secteur de travail informel, on fait référence aux vendeurs ambulants devant le lycée. Pour parler des problèmes d’emploi dans des pays à forte jeunesse, on évoque le cas de jeunes devenus criminels en Côte d’Ivoire, qui utilisent des armes blanches pour intimider des populations, et des difficultés pour la société à les encadrer.
Mais travailler par projet, avec des graphiques, des paroles d’expert, des situations concrètes,, c’est plus facile avec des petits groupes qu’avec des classes de 60 élèves.
Dernier enjeu : l’orientation des élèves. Comment repérer ceux qui ont plus de difficultés ? Voilà quelques défis concrets à gérer avec une forte population jeune dans nos pays.
Qu’est que cela change, concrètement, quand on enseigne l’histoire et la géographie, et notamment les enjeux démographiques ?
Enseigner la question « démographique » en histoire et en géographie dans un pays à forte population « jeune » revêt une importance capitale. Nous formons majoritairement des futurs citoyens de ces pays. Il est donc essentiel de les amener à prendre conscience des différentes trajectoires démographiques de par le monde, et les enjeux de celles-ci.
Dans notre établissement, qui fait partie du système éducatif français, on a cette particularité de devoir obligatoirement contextualiser le programme français par rapport à notre région du monde. Par exemple, en géographie, on met en perspective les données des pays du nord, où les transitions démographiques sont achevées, les populations vieillissantes, avec celles de notre pays, notre région et notre continent. Et cela conduit les élèves à questionner l’intérêt et les enjeux d’avoir une population jeune.
Quand on parle du nombre moyen d’enfants par femme, 1,56 en France en 2025, on entend souvent la question, mais d'où vient le 0,56 enfant ? (Rire). Cette question permet d’aborder les différences entre l’Europe et l’Afrique, les enjeux d'égalité entre hommes et femmes, le rôle de l’emploi des femmes, de la scolarisation des jeunes filles, ainsi que les trajectoires démographiques inachevées dans ces pays du Sud.
Autre exemple : quand on évoque la répartition des populations sur la planète, en classe de 6ème, cela fait émerger des problématiques sur la fiabilité des données utilisées, car nos élèves nous racontent que dans leurs villages, toutes les naissances ne sont pas toujours déclarées, ce qui rend les recensements dans les pays à forte population « jeune » incomplets.
A nous de faire un peu d’éducation civique et morale, en se référant à l’article 6 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « chacun a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique ». C’est aussi le moment idéal pour expliquer le rôle des « audiences foraines », qui sont souvent organisées par les autorités en Côte d’Ivoire pour permettre à chaque individu d’être reconnu et par ricochet d’être dénombré.
Enfin c’est l’occasion d’évoquer la volonté du gouvernement ivoirien de parvenir à assurer, à terme, la déclaration des naissances dès la maternité.
Comment amener les élèves à prendre conscience de différents enjeux sous-jacents de la démographie - politiques, géopolitiques, migratoires ?
Nos élèves sont invités à analyser les choix politiques en matière démographique. En Côte d’Ivoire, une partie de la population reste favorable à des politiques natalistes. Pour eux, chaque enfant est vu comme une richesse, l'Afrique restera un continent vivant tant qu’il y aura des familles nombreuses.
D’autres voient au contraire la charge que représente un nombre important d’enfants par famille. S’ouvre alors le débat. Qu’est-ce qu’une politique nataliste ? Quelles en sont les conséquences ? En classe de seconde, on traite aussi des difficultés de la planification étatique dans les pays en transition démographique.
Ce qui interroge aussi beaucoup nos élèves, c'est l’enjeu des migrations. Ils sont étonnés que les pays européens à populations vieillissantes ne s'ouvrent pas totalement à l'immigration pour compenser la différence. Notre rôle, à nous enseignants, c’est d’expliquer les différentes politiques migratoires européennes.
Autre point d’étonnement : la question de la réforme de la retraite en France. En Afrique, l'espérance de vie n'étant pas élevée, beaucoup de gens meurent avant d'atteindre l'âge de la retraite. Les élèves ont donc du mal à comprendre les réformes en Europe qui demandent aux gens de travailler plus longtemps. Pour eux, partir à la retraite à 62 ans ou à 65 ans, c’est injuste, si les gens meurent à 55 ans. Là aussi, l’enseignant doit mettre en perspective, expliquer l’allongement de durée de la vie en Europe etc.
Idem, quand on aborde les enjeux de démographie en Chine ou en Inde : les élèves sont surpris que ces pays n'aient plus, ou moins d'enfants. Pour eux, c'est difficile à imaginer qu'un pays puisse changer aussi vite.
Enfin, en histoire, cette contextualisation est importante quand on évoque la question de la décolonisation et du néocolonialisme, avec la forte présence française en Afrique occidentale, et la soi-disant volonté de la France de tout contrôler au niveau monétaire ou militaire. Ce sont des questions qui interrogent énormément les élèves, mais qu'on amène progressivement à nuancer.
Comment voyez-vous votre rôle d’enseignant dans ce contexte ?
Il est fondamental pour permettre aux élèves de comprendre des choses qu'ils n'avaient pas imaginées. Avec une population aussi jeune, l’enseignement que je donne à des élèves contribue à préparer l'avenir de notre pays, ou de plusieurs pays. Pas seulement pour comprendre des réalités différentes, mais pour devenir acteur de son propre avenir.
C’est par exemple l’intérêt des clubs de modélisation des Nations Unies que j’anime. Les élèves comprennent mieux le fonctionnement et la complexité des organisations internationales, mais aussi ce qu’eux-mêmes pourraient apporter de positif à ce monde imparfait. D’autant qu’ils apprécient énormément les acteurs du continent qui ont lutté pour préserver la paix, comme Nelson Mandela ou encore Kofi Annan.
Et même s’ils sont à 100% contre les politiques de Trump, ce qui se passe dans le monde les encourage à vouloir changer les choses. Nos élèves ne sont pas pessimistes. Quand on est jeune en Côte d'Ivoire, on est optimiste, même dans les difficultés. Ils ont cette joie de vivre, extraordinaire en Côte d'Ivoire. Ils ne sont pas de ceux qui abandonnent facilement, et le lycée les encourage dans cet état d'esprit, les aide à se faire confiance, de penser qu'ils sont capables d'apporter quelque chose au monde.
